03.10.2011

Manuscrit trouvé par un sale gosse / 2

 

Au bout de la rue Saint-Antoine, les CRS forment un cordon de garde de jeunes. Les jeunes, eux, sourient. Ils sont contents d’être bloqués par les flics, parce que ça leur fera un truc à raconter. Ils sourient en fumant des clopes, parce que ça fait cool d’être là avec des meufs. Ils vont rester là vingt minutes, parce que leurs parents les attendent. Mais pas un ne franchit le cortège immobile, juste pour marcher librement de l’autre côté. Pas de fumée au loin. Les keufs sont nombreux, mais n’ont pas l’air de vouloir chercher l’embrouille. Tous les signes sont bons.

Passé le cordon, c’est autre chose…

La place est vide de voitures, et des groupes dispersés marchent dans tous les sens : pas de mouvements ordonnés, pas de banderoles, pas d’ordre de marche. L’ambiance est électrique, du genre «  ca va chier, mais on sait pas trop quand ». Un gros nuage va péter, une averse  de type « pan sur la gueule ».

 

Rien n’est réglé mais le sentiment de ne pas être le seul à avoir voulu de se rendre ici est réconfortant. Des groupes traînent de ci-de là sur les pavés de la route. Pendant qu’on marche tous sans aucun ordre, un détail stratégique se met en place : toutes les artères partant le place sont bouchées par les camions bleus. Toutes sauf l’Avenue Daumesnil. Nous on fait pas gaffe à ça, c’est pas le moment. Y’aurait mieux fallu. Le piège est prêt.

 Premier sentiment : impression d’être là pour quelque chose. Etre heureux de pouvoir s’exprimer face à l’opposition plus que symbolique de la police. Avec plusieurs autres, on s’assoit à l’entrée du boulevard Beaumarchais, formant une belle rangée pacifique face à tous ces camions bleus, et tous ces mecs en uniformes, matraque au poing. Et pis on gueule, le poing en l’air « résistance » ou « sarko t’es pas beau ». C’est puéril mais ça soulage. On fait rien de mal, merde…

 

Et puis première vision : à l’entré du boulevard Richard-Lenoir, une rangée de trente CRS se fait bombarder de cannettes et de bouteilles en métal. Parmi les gens qui lancent, on distingue des encagoulés qui marchent nerveusement. Qui dit cagoules dit casseurs. Les CRS répondent. Une lacrymo, puis deux, que leur renvoient les manifestants. Les CRS avancent un peu, les manifestants s’enfuient. Puis reviennent à la charge vingt secondes après. Et ainsi de suite…

Y’a un côté mouche à merde, du genre « j’me barre, mais je reviens »…

Là, les casseurs de Richard-Lenoir se pointent et balancent des trucs. On leur gueule dessus pour leur dire « Jetez-rien ! asseyez-vous ! ». On risque tous de prendre cher avec leurs conneries. Tu parles qu’ils s’en foutent. Tout ce qu’ils voient c’est qu’ils ne trouveront pas de soutien de ce coté ci de la manif, alors ils se cassent, tout en ayant préalablement déportés vers nous les CRS gonflés à bloc du boulevard Richard-Lenoir. Ca ne loupe pas.

Un cri d’alerte. Des grenades roulent au sol et nous arrivent dans les genoux en tournoyant sur elles-mêmes sous la pression du gaz lacrymogène. Elles éclatent en fumée et tout le monde détale en panique. Comme des lapins. Exactement.

Le genre de lapin que tu butes parce qu’il faut réguler les chiffres. Le genre de lapin qui fait rien de mal.

 

Qu’ils pulvérisent les casseurs et ceux qui lancent des trucs, à la limite pourquoi pas… Mais pas des mecs et des filles assis qui ne les défiaient que du regard. Le jet de lacrymo lance le début des hostilités. C’est une réponse sérieuse à des provocations bidons. C’est le signe qu’on ne veut pas de nous ici. Il faut qu’on dégage. Sauf qu’on est chez nous...

Des objets tombent sur les camions bleus. Des bouteilles. Et puis les plus veners déracinent les pavés de la Bastille. A moitié asphyxié, des larmes plein la gueule et de la toux acide plein la bouche, j’erre à quelques mètres de l’entrée de Beaumarchais. Le temps de récupérer, j’ouvre les yeux par intermittence. Je le vois au sol. Je le prends. Parce que je n’ai rien fait, j’ai encore plus le droit de montrer que je ne partirai pas. Il est 22h. Ma main est lourde, mais forte.

J’avance vers l’entrée du boulevard Beaumarchais. Et pendant que les flics épuisent leur stock de lacrymo, je dresse un pavé et un majeur sous leurs gueules souriantes. Ils se foutent de moi les bâtards. Ils m’en jettent dans les pieds. Et je reste, et je chiale, et j’ai le doigt en l’air, pendant que l’ange doré surnage dans les gaz, et m’encourage en pleurant…

14.09.2011

Manuscrit trouvé par un sale gosse / 1

 

Horoscope Elle / Semaine du 6 mai 2007 :

 « Un peu de tout et n’importe quoi cette semaine. Jupiter et Mercure peuvent vous faire manquer de jugement, hésiter, ou disperser votre énergie pour ce qui n’en vaut pas la peine. Prenez conseil, et le cas échéant, acceptez de changer d’opinion. Nés autour du 9 septembre, vous vous agitez beaucoup trop, faites que ce soit pour la bonne cause ».

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6 mai 2007 : pas besoin d’aller chercher l’information sur des sites belges ou suisses pour comprendre. Y’a qu’à regarder TF1 et la gueule déconfite de François Hollande face à l’agitation de PPDA, qui sort ses petites phrases : « On en est où au siège de l’UMP ? » « Sait-on quand Nicolas Sarkozy prendra la parole ? ». Devant cette parodie de suspense médiatique, qui confirme le sentiment de tous les gens de gauche, on attend 20 heures et le déroulement de l’annonce. Il part du bas de l’écran dévoile un pantalon. Ok, c’est pas demain que la gauche alignera quelqu’un à la tête de l’Etat.

J’éteins la télé, silence dans l’appartement. Je mets Automatic for the People, et laisse « Everybody hurts » peser sur ma tête accablée sous le poids de la news.

C’était pas que le programme de Ségo m’emballait, mais c’était juste une question d’image. Je voulais pas que ce gars nous représente à l’étranger, qu’il puisse arriver à l’Elysée avec son sourire en coin et son petit cartable plein de mesures partiales. Avec lui, on va passer pour des baltringues. Ma main à couper que dans deux ans, le monde entier se foutra de notre gueule.

Mais bon... Faudra bien s’y résigner, à le voir serrer des pognes au salon de l’agriculture… Faudra se résigner à toute la troupe qu’il va trimballer dans son sillage, à tous les gâchis annoncés, à toute la merde qu’il va nous foutre. 

Putain, si y’ bien un seul moment, un seul putain de moment, où on a le droit de sortir gueuler, c’est now...

Dans ma tête l’idée d’aller à Bastille a déjà germé. Bastille. Ca fait quelques jours qu’elle y traîne. Le fait d’habiter à côté, d’avoir peur de rester chez soi et de passer à côté d’un moment historique. Bastille. L’évidence. Les raisons sont moins floues : le symbole de la Révolution, le souvenir des manifs anti-Le Pen, et anti-CIP, l’idée quasi instinctive qu’il n’y a pas d’autres endroits où aller pour exprimer notre dégoût du choix de ceux qui font la fête à Concorde.

Et puis, c’est mon ancien quartier. Là-bas je suis à domicile. Par contre les visiteurs, c’est une bonne centaine de Van Bommel.

Ils ont leurs uniformes. J’enfile le mien. Treillis. Chaussettes kaki. Deux pulls kaki, au-dessus d’un t-shirt du groupe de cet enculé de Johnny Pourri. Et je décolle.

Direction, La Prison.

(tbc)

19.05.2011

DSK Letter

18 mai 2007 (lettre non envoyée)

Chers tous

J’espère que vous avez bien reçu mes lettres, globalement, elles ont dû vous rassurer sur mon état. J’aimerais bien ne pas avoir à vous écrire celle-ci, et ne pas vous paniquer. Peut-être que je ne l’enverrais pas, tout comme une autre que j’ai laissée dans le tiroir. Mais là j’ai besoin que vous sachiez que ça ne va plus si bien que ça. Je suis toujours à l’isolement depuis mon arrivée. A cause du pont de l’ascension, tout est décalé. Je ne verrai personne d’intelligent avant le 21, et je vais encore rester seul dans ma cellule sans activité. Sans l’heure, mais avec la peur grandissant de me laisser glisser sur le chemin de la folie. Mon crâne explose au moindre bruit. J’ai demandé des boules quiès, mais le gardien m’a répondu que ce n’était pas sûr qu’ils en aient. C’est la seule chose que je peux m’acheter ici avec les deux euros que j’ai. J’ai de plus en plus de mal à dormir, quand j’y arrive je me réveille en sueur. J’avais commencé à faire des rêves, c’était chouette. Et cette nuit, j’ai fait un cauchemar et j’ai eu peur de me rendormir. J’ai peur de devoir donner à mon surveillant les rasoirs de ma trousse de toilette. En fermant les yeux, je me vois les démonter pour faire une connerie. L’image vient d’elle-même, sans aucun effort d’imagination à fournir. Elle vit dans ma tête. J’ai une énorme dose de violence qui grandit, des besoins de frapper, de me défouler. C’est pas l’isolement le plus dur, c’est le bruit. Le bruit partout. Sans raison. Les matons qui secouent une porte pour vérifier qu’elle est bien fermée, les détenus qui se crient des mots d’amour…Même une mouche me fout les nerfs. Je sais que toute ma peine ne se déroulera pas comme ça, mais j’ai l’impression qu’on s’acharne. Rien qu’hier, j’ai fait ma « promenade ». J’espérais n’entendre que les oiseaux, mais non, y’avait les éboueurs.                Ce matin, je voulais ma douche, le mec m’a dit : « C’est pas votre jour. Vous c’est lundi après-midi, mercredi après-midi, et vendredi après-midi.                     - Et on est quel jour là ?                                                     - Vendredi ».                                                         Vous qui me connaissez bien, vous savez à quel point j’aime ce genre de discussion surréaliste. Ca aide pas à me calmer. Tiens, aujourd’hui, en plus il y a des travaux, j’entends le marteau-piqueur… Je commence à développer une phobie des phobies : en sortant, j’ai peur d’être claustrophobe, de devenir violent à le vue d’un uniforme ou à la moindre contradiction. Déjà que c’était limite… J’ai peur de craquer sur quelqu’un. Je me sens pas. J’ai promis de tenir. J’ai positivé, j’ai trouvé de bonnes raisons d’accepter ce qui m’arrive, mais j’ai peur de ne pas tenir. J’ai peur de ne plus rire, de ne plus aimer de devenir un rocher. Mon pire ennemi semble en moi, et il me bouffe peu à peu. Don’t let me down. C’est dur, dur, dur. Tout juste si j’ai envie de faire l’effort de manger. Ca craint. J’espère que ça va passer. Me laissez pas tomber. Deux mois c’est long. C’est trop. J’ai rien fait pour mériter ça.