chapitre 2

Chapitre 2



Après que votre hôte vous ait servi un des ces apéritifs dont il a le secret, vous rattrapez vos esprits par le fonds de la culotte, et bien décidé à ne pas vous laisser abasourdir plus longtemps par cette masse compacte de sensations surréalistes, vous reprenez confiance et décidez de passer à l’offensive. Vous observez lentement le visage et la physionomie de votre adversaire. Plutôt jeune, carrure de déménageur, et grosses mains calleuses qui n’ont certainement pas souvent joué aux échecs. La chemise est ouverte avec pleine vue sur un torse presque velu, mais vous ne prêtez véritablement attention qu’à ce visage sur lequel vous scrutez pour l’instant vainement après une étincelle d’intelligence. Vous n’êtes pas aidé, non plus, car les grosses lunettes de métal fin dix fois cassées et aux verres brouillés par les traces de doigts ne vous aident pas à y voir plus clair dans ces yeux d’un marron trop classique. Son crâne rond est clairsemé de cheveux bruns et bouclés, tellement malades et rebelles qu’il est impossible de leur donner une allure respectable : aucun gel ne peut coiffer Ludo. Ca n’existe pas encore. Alors du coup, il s’étale des trucs (y a que comme ça qu’on peut les appeler), il fait des expériences de plastification tellement réussies, qu’on pourrait casser des œufs sur une mèche de ses cheveux.


Et puis il y a ce nez. Ludo, c’est le Cléopâtre du Nord. Faudrait inscrire son adresse dans les guides touristiques de la région. Alors au milieu de tout ça, quelques petites cicatrices, de-ci, de-là. Sur le front par exemple. Pas très visible, mais en effet, vous l’avez vue. On a tous un peu partout des cicatrices qui remontent à cette époque bénie de notre enfance, où le moindre coup suscitait une légitime crise de larmes et quelques bisous de consolation, si pas pire. Ludo, lui, il s’est faite cette entaille à l’âge de quatre ou cinq ans. Attention, c’est parti.




Mu par une volonté de s’amuser plus forte que son intelligence, le petit Ludovic Letoquart se musclait alors les jambes sur un de ces petits vélos multicolores à trois roues dont la solidité devait être douteuse, vu qu’il avait été récupéré et rafistolé avec les moyens du bord. Pour le bon usage ce petit engin, premier outil d’une émancipation étonnante, Ludovic avait négocié un astucieux parcours au premier étage de sa maison, constitué de trois pièces carrées, autant dire que c’était pratique pour faire du vélo. Et pis il a voulu faire comme à la télé, pendant le Tour de France et la descente de l’Alpe d’Huez, je pense. Ou bien alors il jouait au cowboy, et il croyait être poursuivi par des méchants indiens, libre à vous de trouver une raison à un acte irréfléchi. Bref, n’écoutant que la bêtise de sa jeunesse, mon petit Ludo s’est bravement mis face aux escaliers et en a tenté la descente avec toute la réussite que peuvent apporter des éléments de parcours comme des escaliers raides ou un mur de briques. Première cicatrice, mais celle-là, c’est rien par rapport à toutes celles qu’il a dans le dos. Et là, mon Ludo se la joue surfer mordu par un requin, ou rescapé du vietnam… Il ôte sa chemise et vous montre : c’est pas flagrant, mais en effet, de-ci, de-là, quelques points blancs à la base de la colonne vertébrale attestent d’un évènement malheureux. Ce sont des traces de gros sels.


Ludo, à l’âge de dix ans, aimait beaucoup les pigeons. C’est un truc du Nord, ça. J’ai jamais trop compris, mais des tas de gars aurait été jusqu’à voler dans le porte-monnaie de leur mère pour s’acheter des connards de pigeons. La mère de Ludo n’avait pas d’argent. Alors il a tenté directement de voler des pigeons, à un vieux qui devait les collectionner puisqu’il en avait une cinquantaine dans des casiers grillagés. Le plan était simple : surgir à vélo dans la cour, ouvrir une grille, prendre un pigeon et se casser. Alors bon : Ludo a surgi à vélo dans la cour. Il essayé d’ouvrir un casier. Evidemment, le vieux était là, qui regardait passer le restant de sa vie par la fenêtre. L’alerte au jeune lui a fait retrouvé en six secondes ses réflexes de combattant d’Indochine. En moins de temps qu’il n’en faut pour se mettre un dentier, il a décroché son fusil et foncé protéger ses chers bestiaux. Reflexe : Ludo remonte bredouille sur son vélo, et commence à se tailler, mais sans compter sur la ténacité du vieux qui, la bave aux lèvres (ok, là, j’en rajoute), tient vraiment à lui laisser un souvenir. Il lui tire dans le dos. A deux reprises. Deux coups qui touchent Ludo au milieu et au bas du dos. Il s’effondre sur le côté touché de plein fouet par la justice des cons. Sur ce la police arrive, alertée par la tentative de vol. Avec la délicatesse des éboueurs, les agents relèvent le petit.


Mais ils n’appellent pas l’ambulance.


Malgré l’état de son dos, le sang qui coule, et les grains de sels incrustés à deux centimètres de la colonne vertébrale, ils lui intiment l’ordre de s’asseoir pour lui faire un contrôle d’identité en règle, et lui tailler une bonne morale sur le vol, et que ça lui apprendra à pas le refaire. Pendant ce temps le vieux mate la scène de loin, s’étouffe à gueuler « voyou » et « voleur », il en crèverait de haine s’il pouvait, et au passage il prévient Ludo que la prochaine fois il aura pas autant de chance…


A suivre...

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Publié dans la véritable histoire de Ludovic Letoquart | Lien permanent