chapitre 3
Chapitre 3
A partir de là, ça se calme un peu. Pendant quelques années la vie décide de laisser Ludo un peu tranquille. Le petit bout d’homme galère sur les bancs l’école, et commence à se faire de l’argent de poche en ramassant des patates les samedis et dimanches, dans le jardin de son oncle. Des jours que j’ai dû passer au chaud chez moi devant un bon Disney dimanche, avec un cornet de frites dans les mains…
Puis, comme tout ado normal, il commence à sortir : les vendredis et samedis soirs, il apprend toutes les techniques du bourrage de gueule, à base de bières et d’alcools divers, le whisky de supermarché étant le liquide le plus consommé sans modération. Il commence à sortir en boîte, à danser, à essayer de draguer les minettes, mais faut bien dire que ses fréquentations ne lui ont pas permis de faire beaucoup de progrès en la matière. Et puis après tout, l’alcool ça suffisait pour s’éclater, et si il voulait tirer son coup, ben, encore plus après tout, y a des meufs qu’on peut payer pour ça. Logique de mâle primaire…
Pas de gros soucis à cette époque.
Ses petits frères commencent juste à découvrir le plaisir de lui faire des blagues.
Deux, particulièrement valent le coup : un soir qu’ils savent que Ludo va rentrer bourré de sa soirée d’anniversaire, il lui tendent une petite et mignonne cordelette dans le bas de sa porte de chambre. Pour mieux savourer l’humour des diablotins, il faut savoir que son lit est doté de grands pieds de chêne massif, et que l’un des dudits pieds est pile face à moins d’un mètre de l’entrée de la pièce. Faites le calcul, et essayez de comprendre comment il s’en est sorti avec juste un cocard. Et puis, plus savoureux, c’est ma préférée : Ludo est poilu, presque velu, et dort nu, détail qui n’est pas destiné à torturer votre imagination, je tiens sincèrement à le préciser. Alors, pareil, « un soir qu’ils savent que Ludo va rentrer bourré », ils lui tendent sur toute la longueur du lit de larges et belles bandes de ce gros scotch marron qu’on utilise pour fermer des cartons, mais ça n’aurait eu pas d’intérêt si le collant n’avait été tourné vers l’extérieur, vous l’aurez compris. Ca a pas loupé. La baleine s’est vautrée dans son pieu sans rien calculer, jusqu’au lendemain. Pour le coup, il n’a pas compté le nombre de fois qu’il avait crié en tirant sur les bandes. Et pis ses frères avaient des remords… Alors ils l’ont aidé à s’en débarrasser, « pour réparer leur bêtise ». Bande de petits salopards… Dix ans plus tard, ce sont les mêmes qui, en plein hiver, ont foutu le feu au toit de la maison en jouant avec des allumettes dans le grenier. Si, si, ça arrive encore…
Tout doucement Ludo arrive à la majorité. Comme tous les jeunes désoeuvrés de cet âge, il doit penser à quitter la fête foraine et les manèges sur lesquels il travaille pour faire ses trois jours et partir à l’armée. Les trois jours, pour moi, c’était qu’une demi-journée, pénible, certes, mais courte. Pour lui, c’était trois vraies journées, d’autant plus longues qu’il en a passé la moitié au trou pour avoir demandé à son adjudant-chef, avec la diplomatie d’un ch’ti bourré, de « fermer sa gueule ». C’est ce même adjudant qui, à l’occasion, lui a envoyé sans passer par Chronopost une praline vers le pif, transformant son appendice, ce qui valut par la suite à notre ami les voluptueux surnoms de « gros nez » et « patator », joyeusement adoptés par tous les gamins du quartier. Et donnant du même coup à notre ami un nouveau fardeau éternel.
Publié dans la véritable histoire de Ludovic Letoquart | Lien permanent

