chapitre 4
Chapitre 4
Revenu des trois jours, Ludo sait qu’il va bientôt refaire son sac pour une très longue année. Alors il veut en profiter.
La veille du grand départ, il réunit deux de ses amis dans la cave de sa maison. Enfermés avec un bon pack de 36 chacun, ils s’attaquent le cerveau avec toute l’ardeur que peut donner le parfum de l’aventure. Et pis une fois que leur compte est bon, au bout de deux heures, ils ont LA bonne idée : aller à la fête foraine, la ducasse, comme on dit là-bas, pour bien se changer les idées. De tous les manèges présents sur la grand-place, le Rodéo, le Tapis Volant, le Tornado, ils choisissent celui qui convient le moins à des gens aussi bourrés qu’eux : le Tagada.
Le Tagada, c’est un manège, une chenille qui tourne en rond sur des rails ondulés. Un agréable mouvement de haut en bas vous file indirectement l’impression d’avoir le mal de mer, et carrément l’envie de vomir quand la vitesse augmente. Au milieu du parcours, mon Ludo, lui, s’est mis debout dans son wagon. Je sais pas, une envie de crier quelconque, ou l’envie de descendre tout simplement. C’est possible. Lui-même ne se souvient pas. Il n’avait pas enclenché la sécurité. Consciemment. Si l’on peut dire. A peine debout, déjà par terre. Il s’est fait éjecter du manège en pleine course pour atterrir cinq mètres plus loin sur le béton, avec tout le monde qui rigole et qui se fout de sa gueule parce qu’il est bourré. Rien de cassé, mais quelques cicatrices supplémentaires dans le dos.
Le lendemain, Ludo débarque chez les paras. Il se fait là-bas quelques amis qu’il ne gardera pas. Tout va bien pendant un mois. Quelques essais de sauts lui donnent des sensations nouvelles. La peur de la mort par exemple. Normal. Lors du troisième saut son parachute ne s’ouvre pas. « Je saute, je compte les dix secondes, jusque là tout va bien. Et pis je tire sur la ficelle, je tire, je tire, mais y a rien qui se passe. Et ben j’vais te dire, ceux disent qu’à ces moments-là tu vois passer toute ta vie devant toi, ben c’est des baratineurs. Tu vois pas la vie défiler, mais le sol, lui, tu le vois bien se rapprocher ». Il s’en sort à cent-cinquante mètres du sol, grâce au parachute de secours. Rien de cassé, mais ça commence à faire beaucoup sur la liste de la malchance.
C’est pas fini.
A son retour, notre ami doit maintenant se trouver une activité, qui lui passe le temps à défaut de lui faire gagner beaucoup d’argent. Il a le sens du contact, du moins avec des plus petits, qui aiment en lui son côté Baloo, gros ours gentil qui ne ferait pas de mal à une abeille. Il s’investit alors dans la vie de sa cité, en dirigeant le centre culturel Guy Bedos, un local dans lequel peuvent se réunir les jeunes pour faire d’autres activités que le deal de shit ou le trafic de mobylettes. Quand l’un d’entre eux vole la télé, et que Ludo en a connaissance, c’est à lui d’aller voir la famille et la police, et d’essayer d’arranger les pots cassés. C’est pendant cette période que le surnom de « gros nez » a commencé à lui coller à la peau, comme une merde de yorkshire à une basket blanche.
Mon Ludo a vingt-trois ans, et habite alors avec tout le reste de la petite famille dans la maison sur l’avenue. Un jour, il s’amourache d’une amie de sa mère, une femme de huit ans son aînée. Elle lui correspond : brune aux cheveux difformes, oreilles décollées, culs de bouteille devant les yeux pour faire semblant de mieux y voir, grosse et mal habillée, MAIS avide de sexe (d’après Ludo, « elle aimait ça ») et ça Ludo, ça lui suffit. Pendant plus d’un an, la demoiselle va habiter avec la famille Letoquart. Ludo tombe amoureux, ou du moins, croit que c’est ça. Une petite vie de tous les jours, qui lui procure tout de même une stabilité utile. Lui ramène de quoi manger, elle, ne bouge pas son cul de la journée. Et le soir, ils baisent. Le truc, c’est que la demoiselle veut un enfant : elle a plus de trente ans, et a peu de chance de se faire tringler dans les années qui viennent si son état continue de se dégrader comme ça. Et pis, Ludo il est gentil, mais question train de vie, c’est pas Palace.
En faisant le calcul, on arrive à ce résultat : après un an de loyal et bon squatt, elle lui annonce qu’elle est enceinte et qu’elle le quitte. Elle ne veut pas non plus qu’il reconnaisse l’enfant, puisqu’elle ne veut pas que l’enfant connaisse un jour son père.
Sa porte
Se ferme. Un homme reste
Seul dans
Son couloir, pleure,
Sent la main de
Sa mère
Se glisser dans la
Sienne, et
S’effondre,
Sous le poids de
Ce qu’il n’a pas mérité.
a suivre...
Publié dans la véritable histoire de Ludovic Letoquart | Lien permanent

