chapitre 5


Peut-on dire que Ludo a été un faire-valoir pour nous ? Honnêtement, je ne pense pas qu’aucun d’entre nous l’ait jamais considéré ainsi. Comme je l’ai dit plus haut, nous le voyions surtout parce qu’il nous faisait rire. Toutes ses histoires nous avaient conquis. Et puis on prenait un plaisir sadique à tenter des trucs sur lui. On lui bourrait la gueule plus qu’à nous-même, pour qu’il nous fasse des sketches ou nous raconte sa vie. Ah ! le sketche du « comique », pendant lequel il se roulait par terre en hurlant. La première et seule fois qu’il nous l’a vraiment fait, on était pétrifiés. Morts de rire, mais subjugués par cette énergie et ce délire que je crois pouvoir qualifier, avec le recul d’un ancien, de psychédélique. Comme des cons, on lui a aussi fait fumé un trois feuilles rempli de tabac et d’encens au patchouli, en lui disant que c’était du pur shit « de bombe de balle ». En relisant froidement ces lignes, je me sens bien naze, on s’est comporté comme des bâtards avec lui, on l’a humilié sans qu’il ne s’en rende compte, avec toute notre intolérance et notre mépris de petits fils à papa à la con. Tiens, le plus significatif, c’est qu’on lui filait que les fins de pétards…Certains mêmes ne le faisaient pas fumer du tout, ils considéraient que c’était du gâchis. Les filles particulièrement, ne l’aimaient pas beaucoup. Parce qu’il se comportait mal, en café ou en boîte. Parce qu’il criait au lieu de parler. Parce qu’il avait un rire gras et vraiment pas très attractif. Parce qu’il dansait n’importe comment et qu’il nous faisait remarquer. Parce qu’il chauffait la première blonde qui passait avec un bon vieux « Olah, mademoiselle, j’vous paye un verre ! », parce qu’il n’était pas propre, parce qu’il ne sentait pas bon… Elles voulaient lui acheter du déodorant pour qu’il comprenne. Ludo, lui, il en aurait bien mis du déo s’il avait eu de l’argent pour s’en acheter.

On a atteint un stade de saturation un soir avant de sortir en boîte.
Un soir où je me suis dit qu’il y avait quand même un vrai problème… C’est simple, il puait tellement que personne ne voulait le prendre en voiture. Alors une caisse se remplit et se casse. Une autre se remplit, il reste une place. Dans la mienne il en reste une. Mais je ne veux pas le prendre avec moi, parce que je l’ai déjà transporté tout à l’heure. Je me casse. L’autre caisse. Dans mon rétro, je vois mon Ludo tout seul sur son coin de trottoir, avec personne qui ne l’a embarqué avec lui à cause de son parfum de sueur et d’odeurs de bêtes. Alors j’ai fait demi-tour, et je l’ai pris. J’en avais mal au cœur. On n’a pas parlé du trajet. C’était violent, tout de même, comme claque…
A partir de ce jour, il a fait des efforts. Il s’est racheté des chemises, des chaussures, et un blouson vert, une imitation de bombers. Par contre, il ne mettait toujours pas de chaussettes, même en hiver, parce qu’il disait ne pas y avoir froid. Nous ne l’avons plus vu pendant trois semaines, jusqu’à ce qu’un jour Seb m’annonce qu’il s’était trouvé une copine.
Il nous a scotché sur ce coup-là. Il était fier comme un pape de cette grande blonde qui était en deuxième année de Deug de droit. Elle était jolie, souriante, un peu maigre, mais tout de même, j’étais limite jaloux… Content pour lui, mais… je ne comprenais pas comment il avait fait.
Je ne l’ai vue qu’une fois. Leur histoire a duré quinze jours. Quinze jours pendant lesquels il est allé la voir tous les jours à vélo, à vingt bornes de là, par un temps de chiottes, pour juste pouvoir lui faire un bisou sur le pas de sa porte. Et puis elle l’a largué, pour retourner avec son ex. Qui était une meuf, sinon c’est pas drôle… Il était détruit. Cassé sous nos yeux. J’pensais pas qu’il pouvait pleurer. C’est inhumain à écrire, mais… il m’est soudain devenu humain.


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Publié dans la véritable histoire de Ludovic Letoquart | Lien permanent