chapitre 1

Chapitre 1

Ludo est un homme exceptionnel, au véritable sens premier du terme. Le seul homme que j’aie jamais vu regarder un chien en lui disant qu’il avait de la chance, que lui au moins avait la belle vie…




Ludo n’a pas ou peu connu son père. Tout ce que celui-ci lui a laissé c’est un nom de famille : Letoquart. Merci Papa…




Ludovic Letoquart est le seul enfant d’une union passagère, et est l’aîné de dix ans de deux demi-frères et d’une demi-sœur, qui fument déjà tous mais c’est normal, car le schéma familial leur a toujours présenté la cigarette comme accessoire indispensable du café du matin. Leur mère à tous nous a élevé tout ça à coups de petits boulots. Quand je l’ai connue, elle était femme de ménage dans les hôpitaux, et j’ai pu attester de la véracité de l’expression du « cordonnier qui est toujours le plus mal chaussé ». C’est vrai que lorsqu’on a passé sa journée à astiquer des sols et du sang, on n’a pas forcément envie de rentrer chez soi pour nettoyer les poupées de porcelaine, les souvenirs de vacances, et faire la vaisselle des gosses. Tous habitaient avec leurs trois chats et deux chiens une petite maison semblable à toutes les autres, sur une de ces longues avenues impersonnelles qui taillent un axe central et fantomatique dans toutes les villes du coin. Pas de quoi être fier de son quartier ou se motiver pour la politique locale : à part le rituel et quinquennal changement de sens de circulation des rues parallèles, auquel les élus s’acharnent avec la conviction de donner l’impression de faire quelque chose, rien ne changera jamais dans ce désert de briques. Une maison sera détruite, un jour peut-être. Mais sinon, rien. Personne de connu ne passe par cette route, et s’il fallait y faire une modification pour l’embellir, ce serait celle de tout abattre. Alors autant laisser faire le temps…


Je suis rentré moins d’une dizaine de fois chez Ludo, le plus souvent pour boire un coup en sa compagnie, le plus souvent à contrecoeur. C’était une épreuve. Rares étaient ceux qui osaient y aller seul. Etre dehors, respirer une bouffée avant de rentrer dans le salon était notre dernier moment d’air pur. Puis pénétrer dans le couloir, se faire attraper à la gorge par la chaude moisissure cintrée de pisse et d’oignons frits. S’asseoir face à la table en bois et la bouteille de pastis que la mère de Ludo avait soigneusement cachée pour ses petits soins, mais qu’il avait flairée malgré tout dans ce dédale d’effluves. Cinq bonnes minutes : le temps de s’imprégner, de s’habituer doucement à l’atmosphère, à l’odeur de sueur des hommes et des animaux, aux cris des enfants, aux chiens qui vous reniflent... Puis mesurer l’ampleur de l’endroit et réaliser la largeur du décalage, la fracture sociale comme disait l’autre.


Fermez les yeux. Vous êtes assis à une table en bois de taille moyenne, recouverte d’une nappe en linoléum beige décorée de recettes de cuisine, du type « l’omelette aux champignons » ou « l’escalope normande ». Sur les murs une tapisserie marron à fleurs blanches, authentiquement fanée par la fumée et l’humidité. Derrière vous un meuble en bois massif, orné de coquillages, de photos de mariage délavées, de guirlandes de Noël, d’une tour Eiffel lumineuse de 80 centimètres de haut, de quelques verres et de papiers qui débordent de partout. Et puis a votre gauche, une fenêtre, la seule de la pièce. Elle donne sur la rue, du moins c’est ce que vous en concluez, car l’opacité jaunâtre des rideaux ne vous permet pas vraiment de vous situer. Au-dessus, la surplombant tel un christ dans une église, une photo de Ludo à quinze ans, le jour de sa communion, et ça, ça vous fait plaisir. Une vieille photo, c’est drôle, et c’est l’occasion de parler. Alors ignorez la télé déréglée sur laquelle les enfants décryptent « qui veut gagner des donuts » en se disputant la fin de cigarette sur le reste de canapé du salon d’à côté. Ignorez le chat qui vient de pisser sur le carrelage. Focalisez-vous sur votre adversaire. Non, non ! Attention ! Je vous ai vu glisser un œil vers la cuisine et le caddie plein de vieilles sapes dégueulasses ! Il apparaît négligemment dans le décor, et en effet vous pouvez vous poser des questions. Mais restez concentré. Vous en aurez besoin, car Ludo ne va pas vous laisser une chance. Ca peut arriver à tout le monde de vivre une de ces histoires, et de s’en souvenir comme de la pire. Mais ça n’est arrivé qu’à mon Ludovic de les enchaîner avec autant de brio.


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Publié dans la véritable histoire de Ludovic Letoquart | Lien permanent