Une scène de dîner avec mes héros
Il en manque : Kurt et John, un jour...
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HISTOIRE AUTHENTIQUE.
Je suis tombé à pic pour m’interposer entre le poing de Batman et la gueule de l’abbé Pierre.
Pourtant j’étais vraiment à la bourre. En fait, les bio-propulseurs qu’Astro m’avait revendus d’occaze m’avaient lâché comme un rond de fland en pleine stratosphère. J’avais essayé de réparer en chute libre : c’était très fun mais absolument pas pratique. En plus, j’ai pas trouvé la panne, je vous le dis tout net. J’ai dû me résoudre à l’atterrissage en force, en visant précisément le toit de la salle des fêtes et la silhouette tremblotante de l’abbé, qui agitait de gigantesques ombres chinoises au dehors.
Une fois de plus, je lui ai sauvé la vie, à ce vieux poivrot : c’était connu, aux banquets, il pouvait pas s’empêcher de picoler dans les verres des autres, parce qu’il y voyait une autre façon de communier avec les pauvres. La gloire et l’âge de l’abbé auraient évidemment mérités qu’on fasse un petit effort pour comprendre sa logique, mais c’était difficile en ces circonstances enivrées, surtout pour un mec comme Robin des Bois : « M’enfin, c’est pas parce qu’on aide les pauvres qu’on doit AUSSI se laisser emmerder par des vieux connards à bavoir » avait-il lâché à la cantonade, aussitôt applaudi par quelques paires de mains gantées qui avait trouvé la formule jolie, et aussi par Gaston, qui se réveillait là par hasard et était super content de trouver un mec qui parle un peu comme lui.
L’abbé, lui, était plutôt vénère. Mu par une force qu’on lui croyait disparue, il leva sa canne avec une intention belliqueuse. Connement, il avait zappé qu’il en avait besoin pour tenir debout. Handicapé par ce profond déséquilibre, mais très confiant en lui grâce à un très bon Cahors, Pierre visa Robin avec une rage Label 54. Et sa troisième jambe fila tout droit dans la gueule de Batman, alors que pour une fois, il lapait tranquillement son bouillon de poule sans faire chier le monde avec ses histoires belges.
Ca a jeté un froid très dense. Classique. Y’a que Frison-Roche qui était content. Il a commencé à rigoler très fort, tout seul, en regardant en l’air et en tapant sur la table. Ca non plus, Batman n’a pas aimé. Heureusement Davy Crockett avait déjà senti que la situation risquait de dégénérer façon Ok Corral. Le trappeur prit l’initiative un peu radicale d’avorter la source de discorde en balançant bruyamment deux bonnes décharges de gros sels dans les couilles de l’alpiniste, comme on lui avait appris à faire avec les grizzlis en rut. Il fit mouche, sous les regards admiratifs de Lucky Luke et Clint Eastwood, qui décidèrent illico d’aller se faire un petit duel à la cool dans le couloir de l’entrée, parce que décidément, le bruit des armes, y avait que ça de vrai pour vous exciter l’existence.
Après ça, on entendait plus que Batman, qui se plaignait encore d’avoir un œil au beurre noir, et que comment il allait faire maintenant, et vas-y que je pleure parce que chui en plein tournage et que ça va causer du retard, tout ci, tout ça... Seul Spiderman a tenté un petit : « c’est bon, ça fera des économies de rimmel… ». Batman lui a jeté un regard sombre, évidemment. Et c’est là que ce con de Titi a voulu surenchérir sur la blague de Spidey, persuadé que son statut d’éternel petit gentil le préserverait de toute vengeance : « Oh, oh, z’ai vu passer une grosse souris en colère ! ». C’était pas bien méchant, mais Batman l’a vu comme une allusion directe à tous ses échecs de régime. Le fameux complexe d’Obélix, bien connu des spécialistes. L’homme chauve-souris a vite adopté une réponse appropriée, en finissant cul sec son bouillon de poule sous les yeux du poussin blagueur. Pour le coup, l’ambiance partait sérieusement en eau de boudin.
Dans ce contexte les autres ne faisaient pas les malins. Dick le Viking s’était caché dans sa barbe, Tom Sawyer était parti aux chiottes, la Schtroumpfette était tombée dans la compote de pommes, et les 4 fantastiques se faisaient une belote comme s’il ne s’était rien passé : de toute façon ceux-là, c’était impossible de les sociabiliser, surtout maintenant qu’ils s’étaient fait plein de thunes en revendant les droits de leur vie pour une grosse daube hollywoodienne. Ah oui, ça, la belle équipe, j’vous l’dis. Des vrais gamins : pas un pour rattraper l’autre, ou essayer de rétablir un peu l’ordre. Ca fait le malin dans les dessins animés ou les comics, mais en coulisses, ça picole en fumant des pétards, et c’est pas foutu de régler une petite embrouille entre copains.
C’est à ce moment Mandrake s’est éclipsé, et a viré Superman de la cabine téléphonique la plus proche pour me passer un petit coup de fil. Il savait que j’étais le seul à pouvoir les sortir de cette situation catastrophique. Flegmatique, presque dédaigneux, j’ai prononcé ces mots : « Oui, bien sûr mec, j’arrive, tu sais, tu peux toujours compter sur moi »… En vérité, je me les mordais. Ca me faisait sacrément chier de me déplacer pour ces pedzouilles, alors que pour la première fois de ma vie, je plumais Jonathan et Jenifer au poker menteur, et je ne vous le cache pas, ça fait quand même sacrément plaisir. M’enfin, comme dit l’autre, on ne résiste pas à l’attrait du devoir. J’ai vite mis un clone en place pour tenir ma donne, et j’ai décollé, direction salle des fêtes de Liverpool. Tout allait bien, jusqu’à ce que ces pourritures de bio-propulseurs qu’Astro m’avait revendus d’occaze me lâchent en pleine stratosphère. Je suis tombé pile poil à pic pour m’interposer entre le poing de Batman et la gueule de l’abbé Pierre, alors que pourtant j’étais vraiment à la bourre. Ca je l’ai déjà dit, mais ça fait bien d’écrire deux fois les mêmes choses, j’ai vu ça dans Gringoland.
J’ai très vite analysé la situation et adopté la solution adéquate : en pas moins de 13 images, j’ai attrapé le poing dans les dents, puis je me suis précipitamment roulé par terre en hurlant mon cri de guerre, tout en déclenchant l’avalanche de vrai sang que j’avais astucieusement caché dans mes gencives avant de venir au monde. Cette intervention pleine d’audace suscita aussitôt des cris d’enthousiasme déchaînés de la part de tous…sauf de l’abbé.
Pierre venait de claquer d’une crise cardiaque. Batman se mit à chialer comme un gosse. Il m’empoigna à bras le corps, comme s’il voulait se faire pardonner, et me paralysa par un excès de gentillesse un peu crypto-gay.
Malheureusement, et ce fut là une erreur fatale, je ne vis que trop tard la larme du géant violet sortir sournoisement de son œil gauche, couler lentement, puis décoller de sa joue, et venir s’écraser sur moi, tel un colis plein de bouffe jeté du haut d’un hélico américain sur des rescapés kurdes. Hélas, je n’avais plus la force de bouger. J’avais tout donné en accomplissant mon exploit. En une fraction de secondes, je sentis une cascade de torpeur inonder mon corps par le moindre de ses pores. Je ne respirais plus. Mes pensées devinrent folles. La spirale m’emportait dans la semence de sa démence. Je descendais deux par deux les marches du sentier de la perdition vers un vide chaud et aquatique, et de tous ses héros, pas un pour me rattraper par le slip. Quel gâchis. Quelle honte. « Allez, je me casse bande de nazes ».
D’un coup, je disparus.
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Maman me réveille à 7 heures du matin. Mes draps sont humides et sentent l’urine. Elle ne m’engueule pas. Je pleure. Elle m’embrasse et m’habille comme si de rien n’était. J’ai honte. Je ne parle pas. Elle descend les draps. Je déjeune en silence à côté de mon père silencieux. Peut-être que lui aussi…
Sur le chemin de l’école, je regarde le ciel par la fenêtre de la voiture.
Pendant la classe, je regarde le ciel par la fenêtre du fond.
Pendant la récréation, je regarde le ciel.
Je souris. Je lève le doigt.
Je vois mes copains qui s’éclatent dans le ciel.
Ils sont tous là. Ils me sourient. Je sais ce qu’ils veulent me dire : un gentil au revoir, avant de repartir, encore et toujours vers d’autres enfants, qui eux aussi, rêvent toute la journée de nuits pleines d’aventures.
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