la peur en 15 minutes
exercice très difficile, pas réussi, mais fier de l'essai
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La peur en 15 minutes
Ce n’est qu’en aperçevant la terre à travers du hublot que Dimitri prit vraiment conscience de la chance qu’il avait. Toute sa vie, du moins, jusqu’à aussi loin qu’il s’en souvienne, il avait rêvé des étoiles, rêvé de s’en approcher et de les caresser avec tout l’impatience fragile d’un gamin impressionné par le coeur du monde. Et c’était là, sous ses yeux redevenus adolescents... Les petits nuages s’amusaient à faire et défaire le temps au rythmed’une météo qui vue d’ici, ne semblait être que le jouet favori de la planète. Elle aussi semblait prendre un malin plaisir à se laisser ainsi couvrir par ces habits de vents et de lumière.
Tout cela, Dimitri le découvrait, même, s’il avait suffisamment appris en cours, à l’école spatiale, sur tous les facteurs et critères qui déchaînent les éléments. Il savait tout des histoires de pression, d’atmosphère, de stratosphère, et s’était laissé faire par tous les professeurs désireux de remplir ses neurones avec des données peu communes. Mais là, il découvrait. Il découvrait que tout ceci n’était que des chiffres restranscrits sur le papier avec toute la froideur des hommes de sciences, et qui n’avaient rien de commun avec cette vie inconsciente qui évoluait sous ses yeux à une échelle inimaginable pour des terriens lambda.
Dimitri était tout à ses pensées quand son co-spationaute lui tapa sur l’épaule pour lui signifier qu’il était temps maintenant de se préparer. D’un coup, tout cessa d’être magique. La froide conscience de la tâche à accomplir remplaça les songes du cosmonaute, et glissa le long de sa moelle épinière, réveillant un à un chaque pore de sa peau avec la violence d’un électro-choc. Dimitri devait sortir faire une réparation. Mineure, mais indispensable : un câble d’alimentation avait mystérieusement cédé à l’extérieur de la navette. Pour Dimitri, ce type de réparation ne posait généralement aucun problème, tant les mécaniques sophistiquées des navettes avaient peu de secrets pour lui. Il s’était entraîné sur terre, des centaines de fois dans les conditions d’apesanteur. Il avait réparé tous les types de rpoblèmes envisagés avec la facilité d’un gosse de 12 ans faisant un puzzle 12 pièces. C’était le meilleur. Sur terre.
Aujourd’hui, c’était la première fois que Dimitri devait travailler dans les conditions du direct, comme ils disent à la télévision. Tout en enfilant sa combinaison, il repensait aux dizaines de saut en parachute qu’il avait effectués, et qui n’étaient rien par rapport au grand bond qu’il s’apprêtait à vivre. Il savait ce que c’était que de bouger ses membres dans le vide, sans autre contact que la froideur du vent déformant son visage. Mais finalement, tout cela n’était pas fort. Et c’est en sentant la sueur couler le long de ses côtes que Dimitri réalisa : une fois ce casque enfilé, une fois cette porte passée, il ne serait plus rien. Plus rien qu’un petit bout d’homme s’agitant fébrilement dans l’espace pour s’assurer une survie d’estime. Pas plus lourd qu’une fourmi, pas plus agile qu’un orang-outan, pas plus fort qu’un rat de laboratoire. Pas plus, ni moins, que rien.
En observant ses camarades lui greffer sur le corps cet assemblage de tissus et de systèmes électroniques, Dimitri sentit un rire nerveux crisper son visage, et remercia la Nasa pour avoir inventé des couches aussi pratiques. La chaleur de son urine, plaquée contre son abdomen, serait la seule compagne de son expédition. Il ne ressentait pas de honte de s’être ainsi lâché, non, mais un sentiment diffus d’impatience et d’appréhension le stressait au-delà de toutes limites humaines. Dimitri avait peur. Mais il n’était plus temps. Il fallait maintenant sortir dans le grand vide. Il fallait aller à la rencontre de l’espace. Il fallait...
La lumière verte s’alluma, éteignant en Dimitri les multiples étincelles de concentration qui occupaient son esprit depuis cinq minutes qu’il était dans le sas. Il voyait autour de lui les parois blancs métalliques l’encourager, lui souhaiter bon courage, lui dire « on t’attends, t’es le meilleur, ne nous déçois pas ! ». Tout doucement il monta vers ses yeux sa main gauche, dans laquelle il serrait le cordon ombilical qui le rattacherait au vaisseau mère, une fois qu’il serait dans le vide. Sa vie ne tenait qu’à ça, à ce câble neuf et pas plus épais que son pouce... Heureusement Dimitri n’eut pas le temps de s’attarder plus longtemps sur ce genre de considérations. Il fallait y aller. Le sas s’ouvrit lentement, découvrant un espace noir dont le vide l’attirait, le charmait presque. Dimitri s’avança, et posa le premier pied sur l’extérieur de la navette. En dessous, au-dessus de lui, rien que du rien, du vide sans profondeur qui semblait observer le cosmonaute comme un chat guette un poisson rouge avec la certitude d’avoir trouvé son nouveau repas. Il mit le deuxième pied dehors, puis posa les mains, sur le métal de la navette. Il y était. Le sas se referma sous ses yeux pris d’une panique maîtrisable. Il ne pouvait plus faire marche arrière, et puis pourquoi le ferait-il de toute façon ? Il avait signé pour cela, il accomplissait simplement son rêve de gosse, et il avait assez travaillé pour en arriver là, sur ce gros bout de métal flottant comme par magie au dessus de sa maison, de ses chiens, et de cette ancienne épouse qui n’avait jamais compris sa passion pour le vide...
Assez. Suffit de penser à ça. Alors où était-il ce câble ? Et pourquoi s’était-il décroché d’ailleurs ? Est-ce qu’ils avaient acheté des fixations d’occaze en bas ? On n’avait pas idée de...
Bon, stop. Un peu de calme. Concentré. Repérer la panne. Changer la pièce. Revenir vers le sas. Rentrer dans le sas. Enlever le casque. Boire un verre d’eau. Six étapes à accomplir, pour pouvoir mériter de se poser et de rire un bon coup, en jouissant d’être encore là. Dimitri sentait toujours la tendre chaleur de son urine voyageant au travers de sa combinaison avec toute la sensualité d’un massage tahilandais. C’était au moins ça d’agréable.
Le câble était fièrement dressé loin de son point d’ancrage, sur le ventre du vaisseau. Il provoquait ainsi ostensiblement Dimitri, qui entreprit de lui régler son compte en une minute, chrono. Le cosmonaute rampa lentement vers la panne. Une fois à proximité, il retourna la tête par curiosité, et vit qu’il était en fait collé à la fusée comme un chewing-gum sous une table de cours. Si son cordon le lâchait, Dimitri ne tomberait même pas. Il s’enfoncerait dans un abîme mouvant d’où ne pourrait le sortir qu’une flèche en plein coeur. Il bougerait pour rien, et accomplirait dans la folie les derniers gestes d’un mort en sursis. Il serait seul avec lui-même, seul avec un temps d’oxygène limité, seul comme maintenant, mais sans espoir de retour. Et il s’accrocha au câble, seul repère solide et matériel, paralysé par l’angoisse.
A l’intérieur de la fusée, les deux autres cosmonautes se rendirent compte que quelque chose ne tournait pas rond. Depuis six minutes qu’il était dehors, Dimitri aurait déjà dû avoir le temps de réparer deux fois le problème.Ils tentèrent d’établir une connexion radio avec lui, mais n’obtinrent en guise de réponses à leurs appels que des halètements entrecoupés de pleurs et d’insultes. Dimitri craquait. Lui, le meilleur d’entre eux, n’avait pas su gérer l’angoisse du premier saut dans l’espace. Lui, Dimitri, l’élève modèle, le leader de la bande, pleurait sa mère comme un nourisson, accroché qu’il était à un objet flottant qui ne ferait rien pour l’aider.
Ils tentèrent de le calmer, lui parlant dans sa langue natale, lui demandant juste de refixer le câble et de revenir doucement vers le sas en rampant le long de la fusée comme il l’avait fait des milliers de fois sur terre. Mais Dimitri ne répondait pas. Il semblait même ne pas les entendre, tant il pleurait au travers des enceintes minuscules du cockpit. L’un d’eux, Danny, décida de sortir pour aider son ami. Il enfila sa combinaison, paniqué par les évènements, conscient de sa double mission : sauver un homme, sauver un vaisseau. Sauver sa vie. Quand la lumière verte s’alluma, que le sas s’ouvrit, il sauta dans le vide et descendit vers le ventre de l’appareil. C’était beau, de travailler dans un tél décor, tout de même. Que de tout dans un si grand rien. Danny rampa lentement, jusqu’à apercevoir le câble défectueux flottant dans le vide. Où était Dimitri ? Peut-être s’était-il repris et avait-il fait le tour par l’autre côté du vaisseau pour y rentrer ? Danny répara la panne en 20 secondes, et entreprit d’inspecter les environs. A peine avait-il remonté de l’autre côté qu’il vit Dimitri. Le cri qu’il poussa n’alerta que de la buée sur la paroi de son casque. Dimitri s’éloignait, doucement, petit point blanc sombrant vers le néant. Son cordon ombilical flottait négligemment, comme s’il attendait encore d’avoir une quelconque utilité. Que s’était-il passé ? Comment le cordon avait-il pu se décrocher ? Comme ce câble qui avait nécessité ces sorties catastrophiques ? Pourquoi ? Pourquoi ? Vite rentrer, avant que cela ne se reproduise. Rentrer, oublier Dimitri. Pleurer. Essayer de comprendre. Bon sang, que la terre était belle vue d’ici, devant l’horreur de la situation. Comme la vie était pénible sur elle, et libre à ses côtés. Comme le vide était attrayant. Tout ça était décidément trop fort, trop fort pour Dimitri, trop fort pour lui...
A l’intérieur de la fusée, le dernier cosmonaute se rendit compte que quelque chose ne tournait décidément pas rond. Il essaya d’établir un contact radio avec son collègue, mais n’obtint en guise de réponse qu’un rire nerveux et sardonique. Il avait compris. Il était désormais seul pour retourner sur terre. Seul, sans les compétences de Dimitri, seul sans les blagues de Danny. Seul avec son prénom à la con. Seul dans une machine seule dans l’espace. Lentement, il se leva. Doucement, il enfila sa combinaison. Pesamment, il s’avança vers le sas. La lumière verte s’alluma. Les portes s’ouvrirent.
Que la Terre était belle vue d’ici. Que le vide était fort. Plus fort que lui. Il sourit en pleurant. Il décrocha le cordon le rattachant à la masse métallique. Et il plongea dans le vide, se sentant libre enfin, pour la dernière fois.
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