Texte d'après la photo d'un jeune chauve avec un bouc
l'ensemble de l'histoire a pas trop de cohésion, mais j'ai tenté une autre technique d'écriture : le recyclage et le mélange de deux éléments pré-écrits.
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Photo-Texte
Mamadou était noir, et pourtant il était gentil. Il s’était démerdé pour faire des heures sup avant Noel pour pouvoir payer un abonnement TPS à ses enfants. Il venait de toucher l’argent. Après avoir remboursé ses dettes, il aurait dû lui rester assez pour payer le loyer, la vie de tous les jours, et un petit plus pour sa femme : elle voulait une cocotte-minute Seb, ça faisait tellement longtemps qu’il lui promettait, et là c’était dans son sac, il la rapportait à la maison avec la conscience du devoir accompli. Mamadou était fier de lui. Il était noir, et pourtant il était gentil.
Mais ça, les skins qui lui avaient latté la gueule à mort dans le RER, ils en avaient rien à foutre. Ils étaient montés en bloc à la gare d’Aubervilliers, et s’étaient tous assis autour de lui, pour le regarder, et se foutre de se gueule. Mamadou avait voulu se lever : « non, non, pas possible, tu vas où, là, reste avec nous, on n’est pas biens là ? ». Alors il était resté assis. Il était tard dans le train, mais y avait quand même du monde. Les gens voyaient bien que Mamadou se faisait emmerder, mais personne ne bougeait. Normal, à minuit, on est fatigués, et l’héroïsme, c’est comme la générosité, c’est pour les gens qui ont le temps.
Pourtant Mamadou, lui, leur avait donné du temps, en prenant des heures sup’ à balayer les couloirs de la gare du Nord. Pour nettoyer leur merde, leurs papiers, et tous ces petits déchets qu’ils laissaient tous au quotidien traîner par terre en assumant hypocritement leur mauvaise conscience de pollueurs mineurs.
Là dans le train, ils assumaient paisiblement leur mauvaise conscience de ne pas être des représentants de l’ordre. Trop dur. Ils voyaient bien que qu’un noir se faisait emmerder par une bande de skins, mais personne ne bougeait. Ils lisaient leurs magazines, ils regardaient par la fenêtre, ils écoutaient leur musique, ils regardaient des chaussures. Ils se faisaient chier, tout simplement. Alors qu’ils auraient pu agir un peu différemment en défendant une minorité, ça, ça les aurait changé. Ils seraient rentrés chez eux, en disant à bobonne : « tiens aujourd’hui, j’ai fait une bonne action, j’ai empêché un noir de se faire bastonner dans le train ! ». En réponse : « mais chéri, t’es fou, de risquer ta vie, ton emploi, ta famille, tout ça pour aider un gars que tu connais pas et que tu reverras jamais, non mais franchement, je sais pas à quoi tu penses des fois ! ». Après réflexion, si on peut s’éviter une scène de ménage…
Philippe, lui, ne se posait pas de problèmes de conscience. Il aimait pas les noirs. Depuis tout petit, il les aimait pas. Depuis que deux d’entre eux s’étaient foutu de sa gueule au collège parce qu’il était nul au basket, et que son papa lui avait dit que c’étaient que des singes qui étaient jaloux de pas être un homme comme lui. Il avait grandi comme ça, fier de sa peau, de son état d’esprit, et fier de ne pas être un de ces macaques qui prennent tout l’argent des honnêtes gens pour nourrir des troupeaux entiers de futures familles délinquantes.
Philippe était fier de ça, et il voulait le meilleur pour ses enfants, un jour. Il fallait que ça dure pour les générations futures. Heureusement que lui et ses potes étaient là pour veiller au grain.
Ce soir là, à Aubervilliers, ils s’étaient réunis au local. Et ils avaient décidé d’agir. Maintenant. Parce que ça faisait trop longtemps que personne ne faisait rien, ou trouvait normal de voir les banlieues cramer à cause de métèques qui n’ont rien à foutre ici.
A dix heures, en montant dans le train, Philippe et ses potes virent un gros noir. Dans le RER, c’étais pas ce qui manquait des noirs à minuit, mais lui, il avait une bonne tête. Ils s’assirent à côté de lui. « Reste avec nous, on n’est pas biens là ? », lui avait-il lâché en souriant, avant de lui en retourner une dans les dents et de lancer l’attaque. En deux minutes, Mamadou avait plus de côtes, plus de visage, plus de fringues, plus de sang, plus de vie. Il était mort, comme une merde, seul, avec sa cocotte-minute Seb et son abonnement TPS.
En rentrant chez lui, Philippe se lave les mains. Il est encore tout excité par l’odeur du sang sur ses vêtements, l’adrénaline de la violence. Il a besoin de se calmer. Ses mains tremblent.
Il lui faut un shoot. Il veut écouter Closer, de Joy Division. C’est le moment. Il ouvre son pot de terre, et prend le petit sachet. Il fait sa mixture, et repense au crâne éclaté du noir en voyant l’héroïne bouillonner dans la cuillère. Ca le fait marrer. Ah c’était bon, putain, ça y est la justice est repartie. Pas de mauvaise conscience. Tout va bien. Philippe s’allonge et se pique.
Alors, le plafond, implacable et inévitable s’abat soudain sur ses yeux. Philippe se jette sous la table du salon, se plie en deux pour éviter l’esseim de frelons qui vient de rentrer dans la pièce pour lui faire la peau. Le petit troupeau tourbillonne un moment avant de fondre vers la fenêtre et d’en casser le verre en mille diamants écarlates. Dès lors, c’est le froid qui assaille la maison, à coups de rafales incisives et inquisitrices : elles viennent chercher Philippe et elles le trouveront. Ce sont les ordres. Les rafales ne revenaient jamais les mains vides, et Philippe, cette fois, n’est pas assez fort pour leur échapper. Il le sait. Il se lève de sous la table, se lève en hurlant, et attend que son corps éclate. Rien. Désespérément rien.
Rien d’autre qu’une mare d’urine à ses pieds. Philippe puait. Depuis combien de temps était-il debout les bras en croix ? cela n’avait pas d’importance. Philippe ne se sentait pas mal. Tout juste avait-il en tête l’impression bien connue d’y avoir encore été un peu fort.
Il prit une douche froide : une heure. Il alla au travail : une demi-heure. Il monta dans la locomotive et la démarra : dix minutes. Entre ce moment et la fin de journée, s’écoulèrent 8 heures, durant lesquelles Philippe effectua 23 allers et retours entre la Porte d’Orléans et la porte de Clignancourt. Huit heures pendant lesquelles il vit des gens se regarder sans se voir. Tous debouts, tous à faire semblant de rien : de n’avoir pas entendu celui qui fait la manche, de n’avoir pas vu le babouin qui fume son buzz dans la wagon par pure provocation. Personne a de temps pour ces conneries, ou tout le monde en a peur, au choix. Philippe, lui n’a plus peur. Il agit maintenant. Il est différent.
Au final, Philippe évolue comme nous tous dans cette absurdité urbaine, où la vie des autres ne nous regardent pas. Station Châtelet, toutes les secondes, des centaines, des milliers de souvenirs d’enfance, de traumatismes, de sentiments enfouis, pour des milliards de combinaison qui font du monde humain une machine incapable d’être gérée sans disfonctionnements mineurs. Des milliers de personnes descendant les escaliers automatiques, et qui rappellent des bagages sur un tapis d’aéroport. Des centaines de cons entassés comme des poulets dans des trains qui puent la grippe aviaire. Des dizaines d’abrutis qui se jettent sur les autres dans les wagons en rigolant au moment de la fermeture des portes, comme s’ils ne pouvaient pas attendre le prochain trois minutes. Et Philippe, lui, son taffe, c’est de transporter ça, et faire avec. Avec ces regards vides de mouton, saoûlés d’être dans le train alors qu’ils payent leur carte orange, et impatients de rentrer chez eux alors qu’ils n’ont rien à y faire. Des milliers d’yeux qui regardent de travers dans les reflets des vitres, et se baissent quand on cherche à les croiser, comme s’ils se sentaient coupables d’être un objet d’humanité.
Dans la vie aujourd’hui, y a des carrés rouges et des carrés orange, et c’est comme ça qu’on communique. Le reste, c’est pour ceux qui ont le temps.
Alors en rentrant chez lui, Philippe appelle son dealer de froid. Il se lève, met les bras en croix et attend, que cette fois, les rafales ne repartent pas les mains vides.
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